Textes choisis et Poèmes

 

    LA MESSE EN MORT  
 

BIG APPLE

En ce temps-là je ne croyais plus au Grand Soir
et je servais des bières dans un pub irlandais
je rêvais d’être juif pour avoir une histoire
Sur la rivière de l'Est des cercueils descendaient


Des enfants insensés traversaient les nuages
Sur des ponts suspendus à de vieux simulacres
Des pasteurs de trottoirs attendaient les Rois Mages
Et je voyais au ciel des mendiants de miracles


Un homme tenait debout sur ses talons de fer
Et je me voyais nu sur Ellis Island
J’ai nagé dans l’Hudson avec un Russe d'enfer
Parmi les trains d’ordures tirés par des chalands


le monde autour de moi se parlait en yiddish
des arméniens priaient avec leurs souliers noirs
je cherchais le Grand Chef pour lui acheter Greenwich
et j’ai vu Groucho Marx traverser un miroir


de la vapeur sortait par tous les trous d'asphalte
on se pressait en foule vers un photomaton
pour être pris debout dans un flash écarlate
avec le président en tenue de carton


un dénommé Bontchek né en Bessarabie
calculait jour et nuit la venue du Messie
des anciens du Mékong voyaient l'Apocalypse
moi j’attendais Kerouac sous un ciel plein d'éclipses


une grande statue verte éclairait mal la Ville
et des aveugles-nés passaient en limousine
quelqu’un se finissait avec de l'héroïne
quelque part dans le Bronx on enterrait Melville


plein Sud j'ai vu brûler des sorcières à Salem
j'ai eu pour dix dollars le scalp de Custer
alors de guerre lasse j'ai regagné Harlem
et j'ai porté sur moi l'image du Roi Luther


Cinquième Avenue j'ai coupé la circulation
avec les Frères Barnum on a monté un Cirque
nous avons vu venir des foules épileptiques
l'Ange Exterminateur en est mort d'émotion


je pressentais partout des musiques douloureuses
des néons déchiraient des chantiers pleins d'étoiles
de longues baleines blanches sortaient des nébuleuses
et des émigrants seuls cousaient de grandes voiles


l'air montait à mi-corps il neigeait jusqu'aux Gates
j'allais le long des docks avec un feu ou deux
des choses éclatantes me venaient jusqu'aux yeux
et les chercheurs d'âge d'or abandonnaient les States


j'ai rattrapé Chessmann à Manhattan Transfer
des enfants m'ont jeté leurs oiseaux-tomawaks
j'ai pris un canoë sur le fleuve Potomac
et j'ai fumé des herbes plus fortes qu'elles n'avaient l'air...

Tristan CABRAL

Tristan Cabral, poète est né à Arcachon, le 29 février 1944.
Etudes secondaires à Bergerac, puis faculté de théologie protestante à Montpellier. Il abandonne le pastorat, entreprend des études de philosophie. Nommé professeur de philosophie au lycée Daudet à Nîmes, il y exerça son métier durant trente ans.
Il fit une entrée fracassante en littérature " en portant son cadavre sur son dos " comme écrivit Roger Gilbert-Lecomte. En 1974, effectivement le professeur de philosophie Yann Houssin du lycée Daudet préfaça un recueil de poèmes intitulé : " Ouvrez le feu " d'un jeune poète de 24 ans, Tristan Cabral, qui s'est suicidé en 1972.
La critique est élogieuse : " Qu'on se donne le temps d'écouter cette voix tourmentée, cette poésie convulsive, aux couleurs de feu dans le maquis des mots. " écrit François Bott dans le journal " Le Monde ". Nous apprendrons plus tard en 1977 que Tristan Cabral est bien vivant et que le préfacier Yann Houssin est en fait le poète Cabral.
Cabral occupe une place singulière dans le paysage poétique contemporain. C'est un révolté permanent au lyrisme flamboyant allant à contre-courant des modes d'écriture du moment. Au travers de ses textes, il épouse la cause des exclus, des taulards, des aliénés, des insoumis, de tous ceux que la société écrase.

Bibliographie :

Testament Funambule, Actes Sud, 2008 à paraître
Requiem Océan, Bord à bord avec Xavier Grall, Voix d'encre, 2007
L'Enfant de guerre, Le Cherche-Midi, 2001
La Messe en mort, Le Cherche-Midi, 1999
L'Enfant d'eau, Livre I du Quatuor de l'Atlantique, Cahiers de l'Égaré, 1997
Mourir à Vukovar, Cheyne, 1997
Le Désert-Dieu, éditions De l'Alpha et Oméga, 1996
Le Passeur d'Istanbul, éditions Du Griot, 1992
La Lumière et l'exil, Le Temps parallèle, 1986
Le Passeur de silence, La Découverte, 1986
Et sois cet Océan ! Plasma, 1981
Demain, quand je serai petit, Plasma, 1979
Du pain et des pierres, Plasma, 1977
Ouvrez le feu !, Plasma, 1975

Graphisme : H. Mesdon ©Tristan Cabral (extrait de "La messe en mort "-Le Cherche Midi éditeur)