Textes choisis et Poèmes

 

 

 

 

Nervures

 

 Hamid TIBOUCHI
 

 

Un fil
me relie
à mon enfance
le barbelé

*

Papier-textile
textile-papier aller-retour
corps écrit
palimpseste toujours

*

Le papier le carton la toile
c'est toujours moi qu'ils supportent
certains jours poids plume
d'autres poids lourd

*

La toile étendue à même le sol
tantôt je la piétine tantôt je tourne autour
parfois encore on peut m'y voir dans la position de la prière
peindre peut-être au fond ma façon à moi de prier

*

Cette femme inconnue assise là à un coin
de table de ce café triste elle vient de traverser la mer
sur son visage tous les enfants morts de mon pays
et ceux aussi pas encore nés et qui vont mourir

*

Cette vieille connaissance - dans ma mémoire son portrait
jauni et combien déformé -
elle et moi autour d'une bonne bouteille - de part et d'autre
les souvenirs afluent -
portrait dépoussiéré retouché au fil de la parole - gorgée après gorgée -
après bien des années nous nous rencontrons enfin

*

La mer dans la brume n'est pas un lac
les feuilles mortes dans le vent
ne sont pas des oiseaux mais rien
ne m'empêche de le croire

*

Passant je suis entre terre et mer exactement
flux et reflux effaçant à mesure
la trace de mes pas sur le sable je ne fais que
passer la mer et la terre demeurent

*

 

L'affamé chante
ne l'écoute pas avec ton ventre
prête-lui plutôt
l'oreille de ton cSur

*

Entre un premier jongleur ses prouesses sont applaudies
à tout rompre par la foule - à l'exception d'un seul homme
Entre un second jongleur il manque une balle la foule le
hue - à l'exception du même homme qui l'applaudit debout

*

Et si nos mains avaient une mémoire ancestrale
de la préhistoire à nos jours une bibliothèque de gestes
en quelque sorte dans laquelle elles puiseraient
ce qui leur convient

*

L'ancêtre qui a cardé celle qui a filé celui qui a cousu et qui
nous a tendu le fil et l'aiguille nous sommes tenus de
continuer la chaîne libre à chacun de trouver une nouvelle
manière de faire le fil rompu c'est la fin de l'histoire

*

Un large coup de pinceau
gris-bleu parsemé
de petites taches blanches
montagne enneigée

*

Des signes en rang
doués de vie au fil de l'eau
à la chair de poule
canards et cygnes à la dérive

*

Pluie hivernale
les branches nues du pommier
sont chargées
de perles

 

est né en 1951 à Tibane en Algérie. Peintre et poète, il commence à peindre vers l'âge de dix ans et, cinq ans plus tard, à écrire. Études au lycée de Bougie, puis à l'École Normale Supérieure d'Alger. Dabord assistant de français en Angleterre, il enseigne un temps l'anglais près d'Alger. Diplômé en arts plastiques de l'Université Paris VIII, il vit et travaille en région parisienne depuis 1981. Membre fondateur de l'association " L'Art Chauve " dont la devise est : " Pour un art chauve, c'est-à-dire nu, sans artifices et refusant tout compromis ".

Publications :
Mer ouverte, Éditions Caractères, Paris, 1973.
Soleil d'herbe, Éditions Chambelland, Paris, 1974.
Il manque l'amour, Éditions de lOrycte, Sour-el-Ghozlane, 1977.
Cinq dans tes yeux, sous le pseudonyme de Hamid Targui, Auto-Éditions, 1977 (cadavre exquis avec O. Abdeddaïm, D. Devigne, D. Martinez, M. Medjahed).
Le jeune voyageur et le fantôme vieux-jeu, Auto-Éditions, 1978.
Dailleurs, ça ne peut plus durer, Éditions de lOrycte, Sour-el-Ghozlane, 1978.
Parésie, Éditions de lOrycte, Paris, 1982.
Pensées, neige et mimosas, La Tarente, Paris, 1994.
Giclures (cinq encres de lauteur), La Tarente, Paris, 1995.
Herbes rousses, Livre d'artiste en accordéon avec des gravures-monotypes de l'auteur (exemplaire unique), 1999.
Stigmates, La Tarente, Paris, 2001.
Un arbre seul, La Tarente, Paris, 2001.
Kémia, Le Figuier de Barbarie, Niort, 2002.
Nervures, Rumeurs des Âges, La Rochelle, 2003.

 

 

Certains entrent en religion un jour ou l'autre. Dautres changent de religion en cours de route. Dautres encore adhèrent et se donnent corps et âme à un parti politique. Il me paraît impensable que je puisse un jour faire partie de l'une ou l'autre de ces catégories, ce qui ne veut pas dire que je sois mécréant ou apolitique. Je pencherais plutôt du côté de la sagesse du vide, du trois-fois-rien, du je-ne-sais-quoi et du contradictoire. Comme je ne souhaite nullement m'enfermer dans une quelconque tour divoire, j'envisage sérieusement de m'inscrire au P.L.P.Q. (Parti Libre de la Poésie du Quotidien), parti d'ailleurs inexistant à ce jour, que je fonderais bien (en veillant scrupuleusement à en être le seul et unique membre) si je me sentais suffisamment de force pour l'entretenir et s'il y avait en moi un tant soit peu de militantisme. Par conséquent, et comme de toute façon il faut bien s'occuper à quelque chose, je prépare patiemment, en retrait, en silence et en secret, un grand voyage dans le Minéral et le Végétal. Cest mon côté fondamentaliste. Mais ce mot a pris de nos jours des acceptions tellement étrangères à ce qui m'habite.

Hamid TIBOUCHI

(Extrait de Kémia, Le Figuier de Barbarie, Niort, 2002)

 

Rumeurs des Âges, La Rochelle, 2003.